« Les ordinations épiscopales de la Fraternité Saint-Pie X : points de repère pour comprendre la situation » – Éditorial de Monseigneur Bataille
Chers frères et sœurs,
Les ordinations épiscopales célébrées par la Fraternité Saint-Pie X le 1er juillet dernier constituent un événement particulièrement grave. Être évêque, c’est être appelé par le Pape à entrer dans le collège apostolique, c’est-à-dire le collège des évêques autour du successeur de Pierre. En procédant à ces ordinations contre la volonté expresse du Pape Léon XIV, la Fraternité a posé un acte qui manifeste à nouveau une profonde rupture de communion avec l’Église catholique.
Il ne s’agit pas ici de juger les personnes ; le Seigneur seul connaît les cœurs. Beaucoup de membres de la Fraternité Saint-Pie X sont sincères, généreux, profondément attachés au Christ, d’autant plus que certains sont nés dans ce contexte et ne connaissent que cette manière de vivre la foi. Je ne doute pas non plus que les fidèles puissent trouver une nourriture spirituelle et une belle vie fraternelle dans ces communautés.
Cependant de graves questions se posent. Peut-on se placer au-dessus de l’Église, refuser un Concile qui a réuni les évêques du monde entier ? Peut-on considérer que depuis plus de soixante ans, sept papes successifs, les 8000 évêques du monde à quelques exceptions près et l’immense majorité des prêtres et des fidèles auraient abandonné la vraie foi ? A la racine de tous les schismes, on repère toujours la même tentation : celle de croire que l’on est seul à détenir la vérité, seul à être fidèle, seul à être pur, seul à pouvoir sauver l’Église. En s’inscrivant dans le temps, les générations suivantes, qui n’ont pas la responsabilité du départ du schisme, se trouvent enfermées dans cette logique, sans pouvoir en sortir, ce qui est d’ailleurs le propre des fonctionnements sectaires. La contestation devient alors l’identité même du groupe, ce qui rend bien difficile la réconciliation ou même le dialogue. Sortir de cette opposition radicale reviendrait à se trahir, à reconnaître ses erreurs et à perdre sa raison d’être. Le système est alors verrouillé. On dit parfois avec humour que l’intégriste est celui qui fait la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou non !
Des excommunications ont été prononcées. Elles touchent non seulement les évêques qui ont été ordonnés ou qui ont reçu l’ordination, mais aussi les prêtres, les séminaristes, les religieux, les religieuses et les laïcs qui adhèrent pleinement aux positions de la Fraternité Saint-Pie X. Ces excommunications prennent acte d’une situation, en l’occurrence que des personnes se sont mises d’elles-mêmes en dehors de l’Église catholique. Elles ne sont pas des sanctions définitives. Elles sont des appels à prendre conscience de la gravité de la rupture accomplie afin d’ouvrir un chemin de conversion et de réconciliation. L’Église n’est pas une secte, elle laisse chacun libre de la quitter, mais elle se doit de faire la vérité, sans jamais fermer la porte. Elle espère toujours le retour de ceux qui s’en sont éloignés.
Dans ses discours, la Fraternité Saint-Pie X se prétend contrainte d’ordonner quatre nouveaux évêques pour perpétuer la « Tradition de l’Église » parce qu’elle serait la seule à y demeurer fidèle. Mais qu’est-ce que la Tradition ? Elle ne consiste pas en un héritage figé, comme congelé, intouchable. Elle est au contraire la transmission vivante de la foi même des Apôtres, sans cesse approfondie sous la conduite de l’Esprit, et vécue dans des contextes historiques et culturels différents. C’est d’ailleurs toute la force de l’Évangile, de pouvoir s’adapter en gardant sa sève profonde, sans cela l’Église aurait disparu depuis bien longtemps ou serait réduite à un groupuscule attaché à son identité plus qu’au Christ. Jésus a affirmé aux Apôtres que l’Esprit les conduirait à la vérité tout entière. Depuis, la foi s’est approfondie en se confrontant à des questions nouvelles. De même, la manière de célébrer la messe a connu de nombreuses évolutions : il n’existe pas de « messe de toujours » au sens d’une forme immuable. C’est toujours la mort et la résurrection du Christ qui est célébrée, son sacrifice qui est offert aux fidèles, mais selon des formes qui ont évolué au cours des siècles. Le pape Pie XII a mis en œuvre d’importantes réformes liturgiques dans les années 50, toutes acceptées par la Fraternité Saint-Pie X. On ne comprend donc pas pourquoi tout devrait se figer en 1962. Notre liturgie actuelle reste en évolution, et nous avons à toujours mieux articuler la participation active et fructueuse des fidèles avec la dimension sacrée, la célébration de la gloire de Dieu. La liturgie demeure l’expérience du Salut pour les pécheurs que nous sommes. De nouveaux pas seront à faire en matière de liturgie dans les années à venir, et l’on doit pouvoir débattre sereinement de la place du latin, du sens du sacré, et même de certaines mises en œuvre de la réforme liturgique du Concile Vatican II. La fidélité n’est pas statique, elle est dynamique, dans la continuité de la foi qui est immuable, mais les situations sont toujours nouvelles et l’Esprit est sans cesse à l’œuvre.
Aujourd’hui ces ordinations nous placent devant une réalité douloureuse, aux multiples conséquences. Pour les sacrements, les évêques et les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X célèbrent le baptême, la confirmation, l’Eucharistie, l’onction des malades et l’ordination de manière valide. Cela signifie que ces sacrements produisent réellement la grâce que le Christ y attache. En revanche, ces célébrations sont illicites, c’est-à-dire qu’elles sont accomplies sans l’autorisation de l’Église catholique et en dehors de la pleine communion avec elle. Pour les sacrements de la réconciliation et du mariage, la situation est différente : ils ne sont pas valides. En effet pour qu’ils le soient, il faut que le ministre ait reçu de l’Église la faculté ou la mission de les célébrer, ce qui ne peut pas être le cas pour des prêtres et des évêques excommuniés.
Des fidèles catholiques ne doivent pas participer habituellement à des célébrations de la Fraternité Saint-Pie X, sauf s’ils y sont contraints, pour une célébration familiale par exemple. Dans ce cas, il est demandé de ne pas communier, si la messe est célébrée. Nous ne pouvons pas non plus permettre à des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X de célébrer dans nos églises afin d’éviter toute ambiguïté. De même, des parents catholiques ne peuvent pas, en inscrivant leur enfant dans une école, accepter de signer un document dans lequel ils s’engagent à ce que tous les sacrements soient célébrés dans la Fraternité Saint-Pie X. Ce serait consentir à un abus spirituel. Il ne s’agit pas de rejeter des personnes mais d’être en vérité et d’être fidèle à la communion catholique. Cela peut demander de poser des actes, de prendre des distances pour se protéger et protéger les siens. Ne rêvons pas d’une unité de compromis, fondée sur l’ambiguïté. Nous ne pouvons répondre qu’avec les moyens de l’Évangile, la recherche de la vérité dans la charité. C’est en étant toujours plus fidèle au Christ, à sa Parole et à la Tradition de l’Église dans toute sa richesse, que l’on peut servir l’unité : la vérité sans violence, la fermeté sans mépris, la prière sans relâche, le dialogue lorsqu’il est possible, et un accueil fraternel de ceux qui souhaiteront retrouver la pleine communion catholique. N’oublions pas qu’il s’agit là d’une démarche très coûteuse pour eux, souvent accompagnée de douloureuses ruptures familiales et amicales. Qu’ils sachent qu’ils seront toujours bienvenus dans la pleine communion de l’Église.
Que le Seigneur nous donne d’être toujours davantage de fidèles disciples du Christ doux et humble de cœur, des artisans de paix et d’unité, en commençant là où nous vivons.
Bourges, le 17 juillet 2026
+ Sylvain Bataille
Archevêque de Bourges