
Petit guide de visite spirituelle.
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« Monter vers la Lumière »… Tel est peut-être le maître-mot de l’architecture ogivale et de la pensée médiévale. Et l’on y monte, vers la Lumière, par degrés : Elle ne veut pas aveugler l’homme : elle descend vers lui pourvu qu’il monte vers elle, par étapes, pour que son humanité ne soit pas blessée mais qu’elle rayonne de la grâce. Entrer dans la cathédrale de Bourges, c’est être comme soulevé de terre pourvu qu’on ouvre les bras. Mais avant d’y entrer, c’est au pied du chevet qu’il faut descendre par le sud jusqu’à l’est, là où le soleil se lève… |
| C’est là aussi qu’a commencé la construction. Pour rattraper le niveau
l’architecte a d’abord bâti une église basse dont les colonnes énormes
devaient supporter le chœur lui-même de la nouvelle église qui remplacerait
progressivement la précédente, de style roman, dont il reste les portails latéraux.
Ainsi, de la terre au ciel, en un seul jet monte d’édifice en s’articulant
autour de ces verticales parfaites, composées des colonnes de l’église
basse, sur lesquelles sont montées les piliers du chœur, sur lesquels sont
montés les contreforts qui supporteront les arcs de décharge. Ceux-ci
permettront à l’édifice de lutter contre la pesanteur en renvoyant au sol la
poussée des voûtes, sans décrochement, en une double volée continue, pour
mieux accuser l’effet pyramidal. |
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C’est en effet dans une pyramide parfaite, un
triangle équilatéral, signe de la divinité, que votre œil peut enclore le
chevet lorsque vous vous situez dans son axe, à quelques pas de distance. Et
rien ne dépasse. Tout se présente à vous comme une immense pyramide ronde à
trois niveaux et plus exactement cinq étages. Mieux encore, ouvrez les bras :
cette Trinité se laisse embrasser sans rien cacher d’elle-même sinon ce que
vous y découvrirez lorsque vous pénétrerez en son mystère qui sera aussi le
vôtre. C’est alors que vous pouvez prendre un peu de recul et aller dans le jardin |
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| La vue est saisissante : tout se
passe comme si la cathédrale était pensée d’abord à partir de ce qu’on
appelle le bas-côté ( la galerie intermédiaire), conçu étonnamment haut,
flanqué tout du long, comme pour le soutenir, d’une galerie très basse et
lui permettre de faire jaillir en son milieu
la grand-nef et la faire monter ainsi à une hauteur qui paraîtra à
l’intérieur vertigineuse. Pas de transept, comme vous savez : il aurait
rompu l’unité et brisé le rythme. Au fait combien de nefs à Bourges?
Cinq ? Trois ? Les deux… C’est vrai qu’il y a cinq portails en
façade qui ouvrent sur cinq vraies nefs, comme il y a cinq étages. Mais comme
on peut dire qu’il y a trois étages de fenêtres, avec deux galeries
intercalaires (alternance entre la lumière et l’ombre), c’est-à-dire cinq
étages en tout, on peut dire qu’il y a bien cinq nefs en tout mais qu’à
l’horizontale ces cinq galeries se
distribuent en fait en trois espaces : la nef centrale autour de laquelle
tournent sans interruption d’abord le bas-côté puis le déambulatoire. Une
imbrication du « 3 » (le chiffre trinitaire) et du « 5 »
(le chiffre de l’homme) qui peut suggérer l’unité des deux natures du
Christ : St Etienne de Bourges c’est la splendeur de l’Incarnation…
Il est vrai aussi que cette structure très particulière (cinq nefs sans
transept) renvoie aux basiliques romaines primitives (St Pierre de Rome édifié
par Constantin ; l’originel St jean de Latran) : le lien de l’Archevêque
de Bourges, primat des Aquitaines, est clairement affirmé… |
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Après cet aperçu sur l’intérieur, tout en étant
resté à l’extérieur (c’est cela la vérité) vous entrez dans la cathédrale
par le portail sud. Vous franchissez le large déambulatoire et vous vous placez
à l’aplomb de la voûte du bas-côté (la photo représente le bas-côté
nord). Et c’est là que vous comprenez, à la vue de la hauteur étonnante de
cette galerie, que c’est en elle et autour d’elle que s’organise toute la
cathédrale. Risquons-nous à entrevoir le mystère : le bas-côté, qui
fait le pont entre la grand nef et le déambulatoire ne figurerait-il pas le
Christ ? Regardez comment sont distribuées les fenêtres : une très
basse dans le sombre déambulatoire, qui pourrait bien figurer l’homme. Puis
deux fenêtres sous la voûte du bas côté : le Christ en ses deux
natures, Dieu et homme. Enfin, tout là-haut, sous la voûte de la grand-nef,
trois fenêtres, comme pour symboliser la Trinité, le Dieu où le Christ
emporte l’homme par la puissance de l’Esprit. Comme le Christ c’est le
bas-côté qui assure l’ascensionnalité de l’ensemble. Regardez, en
passant, comme la lumière passe directement du déambulatoire dans le bas-côté,
puis du bas-côté dans la nef. Aucune galerie dans laquelle elle pourrait
rester prisonnière : tout est ouvert ! |
| Suivez cette galerie « clé »
et dirigez-vous à l’entrée de la grand-nef, sous le buffet du grand orgue
et…faites silence… Tout s’éclaire, dans tous les sens de l’expression ! . De là où vous êtes, tout ne fait
qu’un, en longueur, en hauteur, en largeur. Ouvrez les bras, comme vous
l’avez fait au chevet, et tout entre en vous : rien ne vous est caché.
Les perspectives sont parfaitement inversées : l’infini vient jusqu’à
vous alors que tout pourrait vous attirer en son point de fuite. Ici, à
Bourges, ce n’est jamais l’infini qui vous fuit… La profondeur, c’est en
vous qu’elle se creuse… L’infini vient habiter votre finitude. C’est le
mystère de l’Incarnation, tant scruté au Moyen-Age, qui se manifeste.
C’est la possibilité de votre rédemption qui vous est révélée. Dans
l’axe, tout là-bas dans le chœur, une fenêtre, deux, trois… Toujours
l’ouverture vers le haut, vers la lumière, comme la fleur. D’ailleurs les
vitraux viennent apporter leur coloration à l’ensemble : tout en haut,
dans l’axe, la Vierge à l’Enfant (thème central de l’Incarnation) et St
Etienne portant la maquette de la cathédrale, c’est-à-dire l’Église du
Berry; au niveau intermédiaire le Christ ressuscité entouré des Sts Etienne et
Laurent ainsi que des archevêques de Bourges ; au niveau inférieur l’Église
au travail sur cette terre… |
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Et vous avancez lentement dans la nef…
Peut-être pas avant d’avoir dit merci pour tant de beauté. Tenez,
asseyez-vous à l’aplomb d’une des clés de voûte. C’est la dernière
fois qu’on a construit une voûte sur plan carré et six colonnes) :
c’est ce qu’on appelle une voûte sexpartite. Ses inconvénients pour le
passage de la lumière sont largement compensés par son élégance en forme de
parapluie. Et quel parapluie « ascensionnel » dans le chœur !
Un autre inconvénient n’a pas manqué d’être corrigé par le génie de
l’architecte : on ne perçoit pas du premier coup d’œil l’alternance
entre les piles fortes et les piles faibles ; l’architecte a arrête deux
colonnettes engagées sur les piles fortes à mi hauteur pour que tous les
piliers paraissent identiques et que le rythme et l’unité ne soient pas brisés… Je vous laisse maintenant continuer seul. Partout
vous avez une échappée sur l’infini. De partout c’est presque la totalité
de l’espace qui vous apparaît entre la forêt géométriquement parfaite des
colonnes. Les perspectives vous feront aller de surprise en surprise. Dans une
telle immensité vous ne serez jamais perdu ni écrasé: tout est organisé
pour se laisser embrasser par votre regard qui n’a presque rien à chercher :
il n’y a pas de coins dans la cathédrale. Tout circule. C’est avec les
jambes et les bras qu’on découvre Saint-Etienne de Bourges. Et puis, si le cœur vous en dit, avant de partir, et de revenir, laissez-vous embrasser en pénétrant dans l’écrin du chœur, là où l’Église célèbre le mystère du Sauveur de tous les hommes... |
Joël Massip
28 janvier 2002