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Homélie du Père Emmanuel Audat

Homélie prononcée lors de la messe du dimanche 31 juillet en la cathédrale Saint-Etienne de Bourges pour le P. Jacques Hamel, pour la France endeuillée et pour les familles des victimes des attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray.

Frères et Sœurs,

 

1- Dès mardi soir, le journaliste Johan Hufnagel notait sur le site du journal Libération que Daech a fait tuer en France « depuis 2012 des enfants et des adultes, des juifs, des musulmans et des catholiques, des dessinateurs athées, des militaires et des policiers, des fêtards et des promeneurs du 14 juillet… ». Et ce mardi, Daech a fait tuer un prêtre en pleine messe, à l'autel. Ce crime-là est commis en haine de la foi, mais il s'inscrit aussi dans une stratégie du chaos général. On y voit désormais clair, et le but est d’évidence : il s’agit, avec les moyens de la terreur, de créer un chaos total entre les nations, et de créer simultanément un chaos à l’intérieur des nations elles-mêmes, entre les citoyens.

Ce chaos atteint même les esprits, et certains commentateurs prétendent que la France se trouverait au bord d’une "guerre civile religieuse". Ceux-là se trompent, tentent de nous tromper, et leur analyse conduit à faire le jeu de l’incendiaire.

Une telle affirmation n'a en effet aucun sens et elle est doublement fausse. Pour qu'il y ait guerre civile, il faut deux camps qui s’affrontent. Or la France est unanime et unie dans l’indignation et le courage face à ce problème du terrorisme qui, par ailleurs, touche d’autres pays. Pour que la guerre civile soit religieuse, il faut que deux religions s'affrontent. Or ce n'est pas le cas.

D’abord, n’oublions pas que dans d’autres pays, les musulmans sont les premières victimes de ces brutes qui s’acharnent avec autant de hargne contre leurs coreligionnaires que contre les chrétiens. En France, nombre de musulmans sont atterrés de ce qui se passe. Mardi soir, j’ai été très touché par le témoignage d’un jeune voisin de ce quartier qui me cherchait entre le presbytère et la cathédrale pour me dire son émotion, sa peine, sa compassion et sa confusion. Merci à lui qui est parmi nous ce matin, merci à ceux qui l’ont rejoint, rassemblés là et dispersés dans la cathédrale : soyez bienvenus et que Dieu bénisse votre présence, votre courage, votre bienveillance et vos personnes ! Nous espérerons et nous prions pour que le sang du Père Hamel, comme celui des moines du monastère de Tibhirine soit une source féconde de fraternité et d’intelligence du cœur, fertile pour la patrie.

D'autre part, l'Eglise, par la voix du Pape François, par celle de notre archevêque Monseigneur Maillard réunis à Cracovie pour les Journées Mondiales de la Jeunesse, par les voix des évêques de France, par l’homélie percutante et probablement fondatrice du Cardinal André Vingtrois ce mercredi à Notre Dame de Paris, par le beau message que nous a adressé notre Vicaire Général l’abbé Stéphane Maritaud ce vendredi, l’Eglise donc répond à la violence non par des polémiques ou bien par la proclamation de « valeurs » abstraites et floues,  mais par l'Evangile. Il s'agit comme à chaque heure difficile de la vie d’un homme ou de la vie de l’Eglise, d'imiter le Christ dans sa pensée et dans ses actes. Etre chrétien, ce n’est pas en effet proclamer des « valeurs », mais vivre du Christ en « paroles et en vérité ».  

 

2- Que faire ? Voilà trois situations concrètes qui nous sont données par l’Evangile :

A- Comme à Gethsémani, alors qu’on vient arrêter Jésus pour le conduire vers ses juges et ses bourreaux, ceux qui parleraient de tirer l'épée au nom du Christ s'entendraient dire par Lui ce qu'Il dit à Pierre : à savoir que ni la colère, ni la vengeance ne peuvent conduire l’action d’un chrétien, et qu’il nous faut, pour être fils du Père, « aimer nos ennemis, bénir ceux qui nous maudissent, faire du bien à ceux qui nous haïssent, et prier pour ceux qui nous persécutent »(Mt 5,44).

 

B- Comme lorsque le Christ nous révèle son visage et le vrai visage de Dieu lorsqu’il nous dit en Saint Matthieu (vous connaissez cette Parole, elle est déployée en splendeur dans la resplendissante sculpture du grand portail de cette cathédrale) : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !” Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” Aujourd’hui et demain, allons-nous oublier de reconnaître le Christ et de le servir dans le plus petit de ses frères en nous repliant sur nos si fragiles sécurités matérielles, nos conforts, nos gadgets qui nous procurent des sécurités factices ? Qu’allons-nous faire du plus petit des frères du Christ ? De l’étranger ? Allons-nous fermer nos portes ? Cette semaine nous nous trouvons au deuxième anniversaire de l’effroyable exode des chrétiens et des yézidis de la plaine de Ninive vers le Kurdistan. Parmi nous ce matin, dans notre assemblée de paroissiens habituels, autour des autorités publiques qui nous honorent de leur présence et des amis musulmans qui nous ont rejoints, se trouvent des chrétiens chaldéens qui ont fuit daech voilà deux ans, des chrétiens de Syrie qui ont dû leur salut au courageux et difficile engagement d’un de nos élus ici présent (honneur à lui !), des orthodoxes d’Ukraine menacés par les mafias qui ont mis leur pays en coupe réglée, d’autres exilés peut-être. Vendredi, ici même, aussitôt après le temps de prière et de jeûne, nous avons célébré les obsèques d’un paroissien, Henryk Kowalski. Polonais, déporté en Allemagne par les SS à l’âge de 14 ans, libéré par l’armée américaine puis engagé comme combattant dans une unité américaine dans les derniers mois de la 2ème Guerre Mondiale, il est devenu citoyen français, ouvrier aux fonderies du Creusot, puis commerçant connu et reconnu à Bourges. Voilà la France en sa vérité et sa beauté. Depuis des siècles notre pays a su accueillir avec intelligence ceux qui frappaient à sa porte parce qu’ils se trouvaient en danger pour des raisons politiques, raciales, religieuses, ou sans patrie. Fermer nos cœurs, nos intelligences, nos mains et nos portes serait pour notre pays donner la victoire à ses ennemis ; ce serait pour les citoyens manquer gravement aux devoirs de leur conscience, et pour les chrétiens manquer aux exigences de l’Evangile .

 

C- Les textes de la liturgie de la Parole que nous avons reçus tout à l’heure sont un éclairage pour chacune de nos consciences, que nous soyons croyants ou ne le soyons pas, que nous soyons chrétiens, musulmans ou juifs. L’Evangile de ce jour est mis en lumière par le premier des vitraux du 13ème siècle dans le déambulatoire côté nord, vous pourrez le contempler tout à l’heure. Que nous invite-t-il à comprendre de nos rapports avec les biens matériels, mais aussi avec les certitudes morales ou politiques ? Ceci qu’écrit l’auteur de l’ « Imitation de Jésus Christ » au 13ème siècle et que traduit du latin le grand Corneille :

« Ceux qui pensent ici posséder quelque chose,

le possèdent bien moins qu’ils n’en sont possédés. »

Cela vaut pour l’argent, le pouvoir, les ambitions, les passions, les idéologies : il nous faut savoir, personnellement et collectivement, les mettre à distance si nous voulons en garder le contrôle, les maîtriser, et ne pas être dominés et emportés par elles. C’est aussi dans la sagesse et la maîtrise de soi que l’on est disciple de Jésus Christ et un citoyen utile.

 

3- Enfin, les conditions de la mort du Père Hamel nous bouleversent. Il n’est pas le premier prêtre assassiné dans notre pays. Mais les conditions de sa mise à mort sont terribles : de ce que l’on sait, on l’a fait mettre à genoux avant de l’égorger, de l’immoler. Aux chrétiens, ce geste parle, évidemment : il évoque la mort de tant de martyrs à travers les siècles, figures de l’Agneau divin.

Mais une question me vient à l’esprit : d’où vient que notre pays laïc, dont la laïcité tend parfois à un laïcisme pas toujours subtile, soit aujourd’hui bouleversé par l’assassinat de ce prêtre ? Notre histoire a connu à périodes régulières des secousses anticléricales parfois extrêmement violentes ; des histoires « de curés » pas toujours fines font encore la joie de certains banquets et réunions. Alors pourquoi cette émotion nationale aujourd’hui ? Pour deux raison peut-être. Parce que nous ressentons tous l’assassinat du Père Hamel comme une agression personnelle qui vise à nous déstabiliser intimement.

Et aussi parce que, en notre pays, inconsciemment sans doute, nous avons une haute idée du sacerdoce : les prêtres scandaleux nous révulsent, les prêtres médiocres nous insupportent, ce qui veut dire qu’en fait, nous attendons encore beaucoup d’eux.

Deux grands écrivains et penseurs du 20eme siècle liés à notre ville et que j’aime souvent à évoquer avec vous, nous ont dit ce lien entre la France et le sacerdoce catholique : Georges Bernanos (qui étudia au Petit Séminaire Saint Célestin, aujourd’hui Lycée Jacques Cœur, et qui repose au cimetière de Pellevoisin) reçut des belles figures de ses professeurs berruyers l’abbé Moreux, l’abbé Foucher et surtout de l’abbé Lagrange, l’inspiration de la haute exigence spirituelle du sacerdoce moderne qu’il traduisit dans ses romans et dans ses essais ; et la philosophe Simone Weil, professeur au Lycée de Jeunes Filles rue Littré en 1935 et 1936, année de sa rencontre avec le Christ Jésus, écrira au Pères Dominicains Joseph-Marie Perrin et Marie-Alain Couturier pour leur demander de l’accompagner avec rigueur dans sa quête de l’Absolu, rien moins que cela, elle l’élève du grand maître Alain ! Si nous sommes souvent un peuple paradoxal, nous n’en sommes pas moins un peuple capable de profondeur et de hauteur. Voilà pourquoi nous sommes profondément touchés, me semble-t-il.

 

Comme en d’autres siècles chez nous, les catholiques sont à l’heure du choix : suivre le Christ et l’Evangile, ou se laisser emporter par l’esprit du monde, ses passions et ses « pulsions ». Chacun est désormais responsable de ce qu'ils pensera, dira et fera : avec l'Eglise, ou dans l’esprit de violence et de vengeance. Considérons la dignité des familles des victimes des attentats qui demandent la vérité et la justice, mais pas la vindicte ni la vengeance.

La violence et la vengeance constituent un moyen pathétique de protestation. Inutile de dire que c’est une voie perverse et sans issue. La violence n’a jamais rien créé d’autre que le néant dans l’homme et dans le monde. Le fait de devoir rappeler cette vérité élémentaire n’est pas un signe de bonne santé mentale et spirituelle pour notre pays. Catholiques, nous ne sommes pas naïfs non plus, et nous savons que d’autres mobiles, moins reluisants encore que ceux revendiqués par les criminels et leurs commanditaires, agissent en coulisses. Il n’est pas impossible que la violence, revendiquée par ces individus, ait la jalousie archaïque comme mobile principal. Notre époque pense avoir tout réinventé. Mais en fait elle est travaillée par les mêmes passions que les temps qui l’ont précédée et sans doute ceux qui viendront.

 

Soyons lucides, humbles, courageux. Et n’offrons pas de victoire en nous même à la violence et aux violents.

Que Celui qui est Sagesse, Vie, Lumière, Joie et Paix soit avec vous et en vous.

Amen.

 

Père Emmanuel AUDAT

31 juillet 2016